XIXe siècle · 1850 – 1900

Le Parnasse

L'Art pour l'Art — La poésie comme sculpture sur marbre

Gautier · Leconte de Lisle · Heredia

Points clés

1Le Parnasse (1850-1900) naît en réaction contre le Romantisme : assez d'épanchement du moi et de passions tumultueuses ! Les Parnassiens aspirent à la rigueur, à l'objectivité et à la perfection formelle.
2Le credo central est « l'art pour l'art », hérité de Théophile Gautier : la poésie n'a pas à être utile, morale ou engagée politiquement. Elle n'a de compte à rendre qu'à la Beauté.
3L'impassibilité est l'exigence majeure : le poète efface son moi et ses émotions. Il décrit, évoque, sculpte — il ne s'épanche pas. L'émotion, si elle existe, est contenue et filtrée par la forme.
4La perfection formelle est une obsession : rime riche, alexandrin maîtrisé, sonnet ciselé. Le poète travaille son vers comme un orfèvre taille une pierre précieuse ou un sculpteur attaque le marbre.
5Les thèmes de prédilection : l'Antiquité gréco-romaine (mythologie, temples, héros), l'exotisme savant (Orient, Égypte, Inde, civilisations disparues), la nature grandiose et indifférente, les objets précieux (émaux, camées, ivoires).
6Théophile Gautier et Émaux et Camées (1852) : le titre dit tout. Les camées et émaux sont des objets d'art petits mais parfaits. Le poème « L'Art » y formule le manifeste parnassien : la beauté naît de la résistance à la matière.
7Leconte de Lisle est le théoricien de l'impassibilité. Ses Poèmes antiques (1852) et Poèmes barbares (1862) associent érudition encyclopédique et vers ciselés. Sa vision du monde est pessimiste : la nature est grandiose mais indifférente à l'homme.
8Heredia et Les Trophées (1893) : 118 sonnets composés sur toute une vie. Chaque sonnet est un tableau précis comme un bas-relief. La chute du sonnet ouvre presque toujours sur une vision cosmique infinie.

Les poètes

Théophile Gautier
1811 — 1872
Émaux et Camées (1852)
Fondateur du credo « l'art pour l'art ». Né romantique (gilet rouge à la bataille d'Hernani, 1830), il évolue vers une esthétique de la beauté froide et de la perfection formelle qui préfigure tout le Parnasse.
Leconte de Lisle
1818 — 1894
Poèmes antiques (1852) / Poèmes barbares (1862)
Figure centrale et théoricien du mouvement. Né à La Réunion. Impose l'impassibilité et l'érudition comme idéaux. Vision pessimiste : une nature grandiose, indifférente à la misère humaine.
José-Maria de Heredia
1842 — 1905
Les Trophées (1893)
Né à Cuba. Virtuose absolu du sonnet parnassien. Son unique recueil — 118 sonnets composés toute une vie — est d'une perfection incomparable. La chute de chaque sonnet ouvre sur l'infini cosmique.
Verlaine, Mallarmé, Rimbaud
1844–1898 / 1842–1898 / 1854–1891
Vers le Symbolisme
Ils participent d'abord au Parnasse contemporain, puis s'en éloignent pour fonder le Symbolisme — privilégiant la suggestion, la musicalité et l'intériorité plutôt que la perfection plastique.

Notions clés

L'art pour l'art
La poésie n'a pas à être utile, morale ou engagée politiquement (rupture avec Hugo et les romantiques). L'œuvre d'art vaut par elle-même, indépendamment de son auteur et de son époque. La Beauté formelle est la finalité suprême — et la seule.
L'impassibilité
Le poète parnassien efface son moi, ses émotions personnelles. Il ne dit pas « je souffre » ou « j'aime » — il décrit, sculpte, évoque. L'émotion, si elle existe, est contenue et filtrée par la rigueur de la forme. C'est l'opposé du lyrisme romantique.
Le sonnet parnassien
Forme de prédilection : 14 vers (2 quatrains + 2 tercets), rimes riches, alexandrins maîtrisés. Chez Heredia, le sonnet ressemble à un bas-relief : chaque détail est ciselé. La chute (dernier vers ou dernier tercet) ouvre souvent sur une vision cosmique et infinie, qui dépasse le cadre du poème.
Parnasse vs Symbolisme
Parnasse : forme parfaite, objectivité, plasticité, description ciselée — le poème comme sculpture. Symbolisme (Verlaine, Mallarmé, Rimbaud) : suggestion, musicalité, évocation de l'intérieur, mystère — la forme au service du sentiment et de l'inconscient.

📜Textes fondateurs

« L'Art » (extrait) — manifeste du Parnasse
THÉOPHILE GAUTIER — Émaux et Camées (1852)
Oui, l'œuvre sort plus belle D'une forme au travail Rebelle, Vers, marbre, onyx, émail. […] Lutte avec le carrare, Avec le paros dur Et rare, Gardiens du contour pur ; […] Tout passe. — L'art robuste Seul a l'éternité. Le buste Survit à la cité.
Ce poème en tercets isométriques (vers de 5 syllabes) est le manifeste formel du Parnasse. Gautier y affirme que la beauté durable naît de la résistance à la matière — que la contrainte formelle crée la perfection, pas la liberté.
« Les Conquérants » (sonnet complet)
JOSÉ-MARIA DE HEREDIA — Les Trophées (1893)
Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal, Fatigués de porter leurs misères hautaines, De Palos de Moguer, routiers et capitaines Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal. Ils allaient conquérir le fabuleux métal Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines, Et les vents alizés inclinaient leurs antennes Aux bords mystérieux du monde occidental. Chaque soir, espérant des lendemains épiques, L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques Enchantait leur sommeil d'un mirage doré ; Ou penchés à l'avant des blanches caravelles, Ils regardaient monter en un ciel ignoré Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.
Ce sonnet illustre la technique parfaite de Heredia : le départ des conquistadors est peint avec une précision plastique (vers 1-8), avant que la chute (v. 12-14) n'ouvre sur une vision cosmique infinie — le ciel inconnu, les étoiles nouvelles montant de l'Océan.

Citations essentielles

Tout passe. — L'art robuste / Seul a l'éternité. / Le buste / Survit à la cité.

— Théophile Gautier, « L'Art », Émaux et Camées (1852)

L'art pour l'art.

— Théophile Gautier (credo du mouvement parnassien)

Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal… / Ils regardaient monter en un ciel ignoré / Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.

— José-Maria de Heredia, « Les Conquérants », Les Trophées (1893)

Il faut que le poète efface son moi et ses émotions pour atteindre une objectivité qui rappelle celle du sculpteur ou du savant.

— Leconte de Lisle (principe de l'impassibilité)

Flashcards

Question
Chargement…
Cliquez pour révéler la réponse
Réponse
Cliquez pour retourner
Carte 1 / 10

?Quiz

Question 1 / 8
Chargement…
Score

Exercice 1 — Le credo parnassien

Cliquez sur un mot de la banque, puis sur le trou pour le placer.

Le Parnasse rejette l'épanchement romantique au profit de l' . Le poète parnassien cherche la perfection du vers, comme un taille le marbre. Le credo central est : la poésie n'a de compte à rendre qu'à la .
lyrique impassibilité formelle sculpteur l'art pour l'art Beauté politique peintre

Exercice 2 — Les auteurs et leurs œuvres

Replacez les informations manquantes sur les auteurs parnassiens.

Le recueil Les Trophées de Heredia comprend sonnets. Leconte de Lisle est né à . Théophile Gautier publie Émaux et Camées en . Heredia est né à . Le poème « L'Art » de Gautier utilise des vers de syllabes, appelés .
118 La Réunion 1852 Cuba 5 pentasyllabes 1893 200 Martinique 12

Exercices de synthèse

Exercice 1 · L'art pour l'art
Expliquez le credo parnassien de « l'art pour l'art ». En quoi constitue-t-il une rupture radicale avec le Romantisme ?
Pensez à : ce que signifie l'art pour l'art / le refus de l'engagement politique (rupture avec Hugo) / le refus du lyrisme personnel / la Beauté formelle comme finalité unique / les conséquences sur les thèmes choisis (Antiquité, objets précieux).

Le credo de « l'art pour l'art », forgé par Théophile Gautier, constitue le fondement idéologique du Parnasse et sa rupture la plus nette avec le Romantisme. Il affirme que la poésie n'a pas à être utile, morale ou engagée politiquement : l'œuvre d'art vaut par elle-même, indépendamment de son époque et de son auteur. C'est une double rupture. D'abord, avec l'engagement romantique : là où Hugo voyait le poète comme un guide des peuples (« Écoutez le poète ! »), les Parnassiens refusent tout rôle social ou politique à la littérature. Ensuite, avec le lyrisme romantique : là où Lamartine ou Musset épanchaient leur moi, leurs douleurs et leurs amours, les Parnassiens imposent l'impassibilité — le poète efface ses émotions pour atteindre une objectivité presque scientifique. La Beauté formelle devient ainsi la seule et unique finalité du poème. C'est ce qui explique l'attrait des Parnassiens pour l'Antiquité, les objets précieux (émaux, camées, ivoires) et les civilisations lointaines : des sujets nobles, distants, débarrassés de toute actualité brûlante.
Exercice 2 · La perfection formelle
Comment le sonnet « Les Conquérants » de Heredia illustre-t-il la technique et l'esthétique parnassiennes ?
Pensez à : la structure du sonnet / la description précise, plastique (les deux quatrains) / la chute cosmique des tercets / la rime riche / l'image des conquérants comme bas-relief / le passage du concret à l'infini.

« Les Conquérants » est un sonnet exemplaire de l'art de Heredia, et plus largement de l'esthétique parnassienne. Les deux quatrains (v. 1-8) fonctionnent comme un bas-relief : le départ des conquistadors de Palos de Moguer est peint avec une précision plastique remarquable. Les images sont concrètes, visuelles : le « vol de gerfauts » (les conquistadors comparés à des oiseaux de proie), les « antennes » des caravelles inclinées par les vents alizés. Aucun sentiment personnel du poète ne filtre : Heredia décrit avec l'objectivité d'un sculpteur qui taille une scène historique dans le marbre. Les deux tercets (v. 9-14) opèrent une montée progressive vers l'infini. La chute — « Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles » — est caractéristique de Heredia : le cadre concret du sonnet explose soudain sur une vision cosmique, l'immensité de l'Océan et du ciel inconnu. Cette ouverture finale est à la fois une prouesse technique (la chute surprenante) et philosophique (le vertige de la découverte, l'infini qui dépasse les ambitions des conquistadors). La rime riche, l'alexandrin souple et le ciselage de chaque image font de ce sonnet la parfaite illustration du « poème-sculpture ».
Exercice 3 · Parnasse et Symbolisme
Parnasse et Symbolisme : deux réactions au Romantisme, deux voies opposées. Expliquez leurs points communs et leurs divergences fondamentales.
Pensez à : ce qu'ils partagent (rejet du lyrisme romantique excessif, travail du vers) / leurs oppositions (forme vs suggestion / plasticité vs musicalité / objectivité vs intériorité) / des exemples d'auteurs et d'œuvres pour chaque camp.

Parnasse et Symbolisme naissent tous deux en réaction aux excès romantiques, et tous deux accordent une importance capitale au travail de la forme poétique. C'est là leur seul vrai point commun. Leurs esthétiques sont, pour le reste, radicalement opposées. Le Parnasse vise la perfection plastique : le poème doit être clair, ciselé, visible comme une sculpture ou un bas-relief. L'impassibilité impose au poète d'effacer son moi — il décrit de l'extérieur, avec objectivité. Les thèmes sont nobles, distants, empruntés à l'Antiquité ou à l'exotisme savant. Le Symbolisme, lui, vise la suggestion et la musicalité. Verlaine écrit « De la musique avant toute chose » : le vers doit évoquer, suggérer, laisser une impression musicale et émotionnelle plutôt que donner à voir. Mallarmé pousse plus loin encore : le poème doit approcher l'indicible, le mystère, l'inconscient. Rimbaud revendique le dérèglement de tous les sens. Là où le Parnassien sculpte avec méthode, le Symboliste compose comme un musicien ou un voyant. Verlaine, Mallarmé et Rimbaud ont commencé dans le Parnasse — ils ont publié dans Le Parnasse contemporain — avant de s'en éloigner, prenant conscience que la perfection formelle froide ne suffisait pas à leur ambition poétique.
✍ Exercice créatif — Écrire à la manière de…
Rédigez un quatrain (4 vers en alexandrins) à la manière parnassienne, en décrivant un objet précieux (une statue, un vase, un bijou) sans jamais parler de vous-même.
Consignes : 12 syllabes par vers / pas de « je » / choisissez un objet concret, décrivez ses matériaux, sa forme, sa couleur / utilisez au moins une comparaison / les rimes doivent être riches (ex : marbre / carbre, or / trésor).

(Exemple de quatrain à la manière parnassienne — description d'une amphore grecque)

D'argile rouge et noire, aux flancs polis comme l'ivoire,
L'amphore dresse au jour ses figures de héros ;
Ulysse tend les bras, Circé verse l'eau noire,
Et Poséidon s'endort au fond des flots zéros.

Analyse : description extérieure uniquement (couleurs, matière, gestes), absence totale de « je », références mythologiques, alexandrins, tentative de rime riche (ivoire/noire).